17 oct. 2012

[Interview] Para One

Véritable touche-à-tout, artiste multi-médias aux oeuvres protéiformes, Para One a construit Marble avec Surkin et Bobmo sur les cendres d’Institubes en 2010, et a sorti dans la foulée trois EPs (Pulsar/Freeze, 5th Dimension et Mother), multipliant ainsi les collaborations (Teki Latex, Das Glow, Surkin) et les explorations sonores, effectuant dans le même temps un léger virage IDM. Loin donc de son premier album Épiphanie, un peu à l’écart de ses BO plus récentes pour La Naissance des Pieuvres et Tomboy, et encore un peu plus à l’ouest de ses sorties sur les labels de Boys Noize et A-Trak, Passion constitue une confession sonore, un disque personnel, véritable jalon dans sa carrière, pour lequel il sort de l’ombre de producteur (Birdy Nam Nam, AlizéeMicky Green) qu’il projette sur la scène électronique française pour mettre en lumière sa carrière d'artiste solo.

© Margot Rieder


YYF : Comment vas-tu ?

Para One : Ça va bien, ça va très bien.

YYF : Content d’être à Strasbourg ?

Para One : Très content, chaque fois que j’étais à Strasbourg ça s’est très bien passé.
YYF : Ton deuxième album, Passion, voire troisième avec la bande-originale de La Naissance des Pieuvres, est sorti il y bientôt 4 mois. Comment se passe la tournée autour de celui-ci ?


Para One : Très bien. Je fais des lives depuis que j’ai sorti l’album, donc ça me permet de tester la musique dans des clubs, dans des festivals, de voir ce qui marche, ce qui ne marche pas, donc c’est super excitant et super intéressant.

YYF : Tu te bases beaucoup sur les réactions du public pour faire tes DJ set/Live ?

Para One : Si tu veux, Passion est un album qui a été fait pour être écouté à la maison, donc faire une version live c’est un vrai challenge, mais c’est intéressant.

YYF : C’était important la dimension domestique lors de la réalisation de l’album ?

Para One : Ouais, l’album a été fait un peu à contre-courant parce que ça a été fait au moment où on sentait bien que dans les clubs ou dans les festivals quand on faisait des DJ set avec des trucs vraiment dancefloor, ça prenait hyper bien, mais moi j’avais envie de faire un disque qui ne soit pas dans ce contexte là en fait. Je voulais qu’il reflète d’autres influences et d’autres façons de voir la musique. Donc quand j’ai fait le disque, ce n’était pas du tout pour nourrir cette scène-là, mais effectivement, mon quotidien c’est de parcourir les clubs et les endroits où les gens sont un peu bourrés et un peu fatigués, donc l’intérêt du live c’est d’essayer de confronter les deux : une musique faite pour écouter chez toi, pour une écoute un peu plus calme, et également de traduire ça pour faire danser les gens.

YYF : Tu as revu très récemment, aujourd’hui même, ton setup pour ton nouveau live. Qu’est-ce qui a changé et de quoi se compose-t-il ?


Para One : Je n’arrête pas d’adapter mon setup, j’essaye de trouver des machines qui me permettent d’improviser, parce que c’est ce que j’aime faire, que ce soit en DJ set ou en live, c’est vraiment de pas savoir ce que je vais faire 5 minutes avant de monter sur scène. Quand j’ai commencé à tester mon nouveau live, j’avais un certain type de matériel, et très concrètement et techniquement, je vois que tel ou tel contrôleur marche plus ou moins bien, me fait plus ou moins des galères, et donc j’essaye d’avoir un setup qui soit très facilement transportable tout en étant super solide.

YYF : Pour tes compositions studio, l’informatique est également le centre névralgique. Les outils sont-ils les mêmes ?

Para One : C’est un peu différent. J’ai un studio qui est tout petit, mais tout est câblé ensemble, c’est une sorte d’énorme machine composée de plein d’autres branchées entre elles. En studio j’utilise plus de matériel analogique, plus vieux, et je ne pourrais pas  ramener ce matériel-là sur scène - quoiqu’on l’a fait avec Tacteel il y a deux ans - mais c’est une trop grande prise de risques pour pas grand-chose, parce qu’au final avec les outils digitaux, on a aujourd’hui accès à plein de façons de faire moduler la musique, alors qu’en studio je suis plus dans une recherche de grain, de texture ; je passe du temps à travailler chaque son.
YYF : Pour obtenir quelque chose de plus naturel ?
Para One : Oui, exactement.

YYF : Tu as commencé à produire très jeune, mais as-tu pour autant apprécié immédiatement tes prods ?

Para One : [rires] Ha, non non. J’ai mis vraiment beaucoup de temps, mais c’est en partie parce que lorsque j’ai commencé à produire, c’était pour des groupes de rap, donc il y avait un côté « utilitaire » en fait ; il fallait faire du son. La question ne se posait pas d’aimer ce que je faisais ou pas en fait, il fallait juste fournir une quantité de matière, alors que bien sûr  aujourd’hui quand je sors un disque j’essaye de faire attention et de sentir que ça me plaît vraiment avant de le sortir. À l’époque j’avais l’impression d’être un artisan en fait, de fabriquer de la matière. Et je pense qu’il ne faut jamais perdre ça de vue, parce que quand on est dans la scène club notamment, le but final reste de faire danser les gens, et de procurer des émotions relativement simples, et s’il n’y a pas ça il n’y a rien. Il faut absolument garder ce sens du beau, du dansant.

YYF : « Parental Advisory » sur la pochette de Passion, c’est un clin d’œil au rap US ?

Para One : Ouais ouais. Quand on a trouvé l’embryon de pochette avec Surkin, à partir d'une peinture, on s’est dit que c’était cool, mais qu’on avait envie de quelque chose de plus bizarre, de plus ambigu que ça, et surtout qui évoque la musique qu’on a vraiment aimée, en l’occurrence beaucoup de rap américain et de disques qui affichaient un Parental Advisory pour des raisons légales. On a trouvé ça cool de le mettre en référence esthétique, dégagé complètement de l’enjeu juridique du symbole.
YYF : C’est même finalement le seul logo qui apparaît sur la pochette.
Para One : Oui, ni Para One, ni Passion n’apparaissent, on avait envie d’un truc assez pur. Moi dès que j’ai vu l’image je n'ai pas eu envie de la rétrécir en y mettant le nom du projet ; je me suis dit que c’était plus beau de la laisser parler toute seule.

YYF : Marble est un label très actif, avec des sorties constantes et très rapprochées, principalement donc des singles et des EPs. Le format d’album est assez rare, mais on a l’impression qu’après deux années d’EPs et Maxis, et presque à un moment opportun, il permet finalement de redéfinir ta carrière solo, en instantané de ton actualité. Était-ce un objectif derrière cette sortie ?

Para One : Ouais exactement. Ça faisait deux ans que je travaillais sans m’arrêter, à collaborer avec plein de gens, à inviter des gens dans mon studio, à travailler à fond, et je sentais qu’effectivement, j’avais besoin de poser un socle, de dire « voici mon son, ce que j’aime faire », et donc je me suis attelé à ce truc pour avoir une sorte de signature, un disque qui définisse la musique que je fais. Et il se trouve que finalement ça a plutôt bien pris, c’est un disque que les gens prennent comme tel, probablement comme l’oeuvre d’un musicien solo, alors que pour moi, au départ, c’était gouverné par une envie de poser un environnement, de dire « c’est cette couleur de son que j’aime, cette esthétique que j’ai envie de défendre », et ce sont les raisons pour lesquelles j’ai fait ce disque-là.

YYF : Il y aura des clins d’œil au premier album ce soir dans ton DJ set ?

Para One : Quand je joue en DJ, j’essaye de faire se confronter différentes époques, comme dans mon travail en studio, différents types d’influences. J’aime bien passer d’un truc à l’autre, voir ce qui fait réagir ou pas le public. Mais il y a toujours des références à mon premier album, parce que, comme Passion, Epiphanie constitue un autre socle pour moi, un peu plus ancien, mais qui reste important tout de même.

YYF : Tu vas jouer quoi ce soir justement ?

Para One : Je vais basculer entre au moins trois ou quatre écoles de sons/styles, ça peut être house, techno, certains trucs IDM, mais toujours en gardant en tête l’idée festive derrière, parce que jouer dans un club et essayer de faire danser les gens c’est aussi sortir de la musique assez naturellement, la musique du corps en fait. Débrancher le cerveau et danser.

YYF : Tu as reçu des critiques très positives d'Ellen Allien. Est-ce que tu te sens proche de la scène électronique allemande, de la scène IDM, de labels tels que BPitch Control ou Kompakt ?

Para One : Ellen Allien c’est quelqu’un qui m’a soutenu depuis très longtemps, qui m’a fait jouer dans des clubs à Berlin il y a tout aussi longtemps. Ce qui est agréable avec cet album c’est qu’il y a un certain nombre de producteurs que j’admire, et qui sont dans mon champ de vision depuis un moment qui m’ont fait des retours très positifs et qui m’ont parlé du disque, etc… C’est aussi pour ça que je le fais d’ailleurs, pour obtenir la reconnaissance de mes pairs, et ça a marché de ce point de vue.

YYF : À quels producteurs ou ingé son penses-tu quand tu évoques la reconnaissance de tes pairs ?

Para One : J’ai joué avec Clarke cet été, qui a aimé mon live, qui m’en a parlé… Enfin, c’est un exemple parmi d’autres. Mais plus généralement, mes amis qui font de la musique, mon voisin de studio, Jackson, Club Cheval, etc. Ce sont des gens de diverses générations dont j’ai eu des retours super positifs, mais qui font eux aussi de la musique.
C’est un peu l’histoire de ma vie ! [rires]. Ce sont des musiciens qui aiment ce que je fais en priorité. Après il y a également un retour du public, au sens large, mais ça commence toujours par les musiciens.

YYF : Tu penses que c’est dû à quoi ?

Para One : Je fais pas trop de concessions, donc ma musique se trouve être un peu extrême en général. Je ne suis pas très didactique avec mes références, je ne les explique pas, elles sortent toutes seules et sont peut-être imperméables au premier contact pour certaines personnes. Parce que c’est de la musique de nerd tout simplement. C’est de la musique de quelqu’un qui est à fond dans la musique et qui n’a pas envie forcément de transcoder pour le grand public des émotions.

YYF : Si tu refaisais Dudun-dun aujourd’hui, qu’est-ce qui serait différent ?

Para One : Je pense que je le mixerai différemment. À l’époque j’étais très inexpérimenté en terme de mix. Je sentais déjà à l’époque que j’avais besoin de plus d’expérience pour faire ce morceau, mais je l’ai fait quand même.
YYF : Tu savais que le morceau avait du potentiel, et qu’il était perfectible ?
Para One : Oui, enfin, un morceau est toujours perfectible, mais en l’occurrence, je le savais.


YYF : Où en es-tu dans ton projet de faire un album live de l’EP Fair Enough avec Tacteel ?

Para One : Je suis plus que jamais là-dedans puisque j’ai vu Tacteel il y a deux jours, et on va réellement sortir cet album live, avec probablement aussi une rétrospective, récente, entre nos remixes et les morceaux qu’on a sortis sur le label Fool’s Gold. On a envie de ressortir tout ça d’un seul bloc, de faire un bel objet, qui va exister d’ici 2013.

YYF : Dans une interview pour HipHopCore en 2003, tu disais :

« J'espère que cette passion maladive pour la musique me restera toujours, enfin je pense qu'elle durera tant que nous serons du côté de l'innovation, du dépassement de soi. Je prie pour ne jamais être ce vieux connard d'ingé son conservateur adossé au mur qui te regarde bosser en pouffant, un vieux reflet bizarre dans les yeux. »

10 ans plus tard, est-ce que tu te dépasses toujours ou est-ce que tu es devenu un ingé son conservateur qui jette sur le présent un regard nostalgique ?

Para One : Je suis complètement d’accord avec ce que j’ai dit il y a dix ans, et je continue de défendre cette idée, je ne suis toujours pas devenu cette personne. J’avais oublié cette interview, mais maintenant que tu me le redis, je me dis que je n’ai pas failli à ma parole.

YYF : La collaboration la plus improbable que tu ai faite ?

Para One : J’ai produit un morceau pour Tout Simplement Noir, un groupe de rap français hyper excessif, très axé cul, Paris la nuit, drogues, sexe, alcool. Ça date maintenant mais c’est vrai qu’à l’époque quand je me suis dit « putain, j’ai produit un morceau pour TSN », c’était très étrange.
YYF : De quand date le morceau ?
Para One : Ça date carrément de 1999 ou 2000, donc ça remonte loin. Il y a des gens qu’étaient pas nés.
YYF : J’étais déjà là !
Para One : Haha.

YYF : Des sorties à venir sur Marble ?


Para One : La prochaine sortie sera mon Maxi When The Night, avec des remixes, qui est un extrait de mon album, et il y a également un Maxi de Riton et Canblaster sous le nom de Symphony Hall qui sort la semaine prochaine. Marble ça va très vite, donc la prochaine sortie est forcément la semaine prochaine !

YYF : Tu as fait des études de cinémas au FEMIS, et réalises toujours à côté de ta carrière musicale des courts-métrages, des bandes-originales, et même un long métrage. Y aurait-il film qui aurait influencé ta musique ?

Para One : L’ensemble des films de Tarkovski a beaucoup influencé - peut-être pas directement ma musique - mais mon appréciation de l’art en général, pour la musique aussi, son côté deep. Sans Soleil de Chris Marker ça reste une référence pour le cinéma, mais aussi pour la musique, parce qu’il y a beaucoup de musique électronique dedans, dont des choses très modernes, très étonnantes, que j’essaye de reprendre à mon compte dans certains cas.

YYF : Un artiste que tu aimerais nous faire découvrir ?


Para One : Il y a un type qui s’appelle Geoff Bastow, qui était un assistant de Moroder, et qui a produit des tracks de disco complètement invraisemblable, hyper beau. Et pour je ne sais quelle raison, il est vraiment sous-estimé. Il a officié sous le nom de K.I.D., et ce soir je vais jouer Number One, parce que c’est un morceau que j’aime beaucoup et qui procure une émotion assez superbe.

YYF : Un dernier mot ?

Para One : Cordon bleu. Parce que c’est ce que j’ai mangé ce soir et c’était très bon.



Merci à Para One et son management, ainsi qu'à l'équipe du Rafiot pour avoir permis cette interview. Merci également à Souldancer pour cette soirée Ghetto Hype de grande qualité.


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